150K et non plus 200K : la nouvelle norme pour la création d’emplois aux États-Unis ?

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Depuis leur réunion du 17 septembre dernier, les membres du comité de politique monétaire américain (FOMC) se sont concertés pour envoyer un message de confiance quant aux perspectives économiques américaines et entretenir les attentes d’une normalisation de la politique monétaire d’ici la fin de l’année. Ce bel effort d’unanimité apparente s’explique par les inquiétudes du FOMC qui a vu de nombreux acteurs de marché interpréter ses déclarations en septembre sous un angle trop pessimiste et reporter leurs prévisions de remontée des taux à l’année prochaine. Si les communications d’après-réunion ont témoigné d’une coordination et d’une cohérence remarquables, elles brillent aussi par leur inefficacité à orienter les attentes du marché. Même avant la publication du rapport décevant sur la création d’emplois, le vendredi 2 octobre 2015, la probabilité implicite d’une hausse des taux des fonds fédéraux d’ici la fin de l’année a baissé, et cela, malgré le discours déterminé de la présidente de la Réserve fédérale (la Fed), Janet Yellen, le 24 septembre dernier, au cours duquel elle a renouvelé avec conviction ses prévisions d’un premier relèvement des taux directeurs avant la fin de l’année 2015.

Les récentes divergences entre les attentes des marchés et les déclarations de la Fed s’expliquent principalement par deux facteurs liés l’un à l’autre : l’inflation sous-jacente, qui refuse obstinément d’atteindre l’objectif de 2 % du FOMC, et la dégradation des perspectives de croissance de l’économie mondiale, qui a contribué au resserrement des conditions financières et a pesé sur les deux volets du mandat de la Réserve fédérale. Or, depuis la publication du rapport sur l’emploi du mois de septembre, un troisième facteur est venu creuser le clivage entre les attentes du marché et l’opinion des membres du comité de politique monétaire : je veux parler du ralentissement de la dynamique sur le marché de l’emploi. Les enquêtes effectuées tant auprès des entreprises que des ménages brossent un tableau globalement sombre. Cette morosité se reflète particulièrement dans la croissance mensuelle des créations d’emplois : alors qu’elle évoluait au-dessus de la barre des 200.000 emplois au premier semestre, elle est restée sous les 150.000 unités en moyenne ces deux derniers mois.

Le ralentissement récent des créations d’emplois inquiète en ce sens qu’il ne frappe pas uniquement le tissu productif, pénalisé par un dollar fort et la faiblesse des prix des matières premières. Le secteur des services aussi n’échappe plus à la décélération depuis peu (voir le graphique 1). L’orientation baissière des créations d’emplois — notamment dans les secteurs des services commerciaux, des transports et du stockage — pourrait s’expliquer par les retombées collatérales d’une conjoncture plus difficile pour les entreprises orientées vers les exportations et les matières premières. Si ce mouvement touchait des secteurs moins exposés à la conjoncture internationale, il pourrait confirmer un essoufflement généralisé, bien que modeste, de la dynamique du marché de l’emploi. En soi, un tel scénario ne devrait pas surprendre, puisque les derniers indicateurs signalent une croissance du PIB au 3e trimestre probablement sous la barre des 2 %. La question cruciale est de savoir si la croissance va rebondir à un niveau suffisamment supérieur à la tendance pour soutenir la croissance de la masse salariale au-dessus des 200.000 emplois par mois. Dans le cas contraire, un rythme plus durable de créations d’emplois proche des 150.000 unités par mois pourrait devenir la nouvelle norme.

Graphique 1 : évolution, dans les principaux secteurs économiques, du nombre de nouveaux emplois (non agricoles) créés aux États-Unis, sur la période allant de septembre 2013 à fin septembre 2015.

Service and goods sectors

Service-providing sectors -Les secteurs de prestation de services
Goods-providing sectors – Les secteurs manufacturiers

Source : Bloomberg, au 2 octobre 2015

Le rapport sur l’emploi a également apporté une lueur d’espoir. La mesure élargie U6 du taux de chômage, qui comprend les travailleurs découragés, les personnes qui veulent un emploi (au cours des 12 derniers mois) et les travailleurs à temps partiel pour motif économique, continue de baisser. Par ailleurs, la création d’emplois dans les secteurs des loisirs et de l’hôtellerie reste soutenue, illustrant probablement la confiance des consommateurs. Cette tendance va-t-elle toutefois se poursuivre ? Rien n’est moins sûr, sachant que les intentions de licenciement dans les entreprises ont atteint des niveaux inégalés depuis plusieurs années (voir le graphique 2 ci-dessous). Dès lors, un ralentissement de la croissance des créations d’emplois n’est pas exclu dans les secteurs des services, très sensibles à la confiance des consommateurs .

Graphique 2 : évolution des suppressions d’emplois dans les entreprises américaines (d’après le sondage Challenger Job-Cut Announcements), moyenne sur trois mois glissants, sur la période allant de 1999 à fin octobre 2015.

Challengerjobcuts

Source : Bloomberg, au 2 octobre 2015

Selon plusieurs membres du FOMC, la décision de ne pas relever les taux lors de la réunion des 16-17 septembre a été prise à une courte majorité. Probablement que le scrutin aurait été aussi serré à la prochaine réunion, si une publication récente de données économiques n’avait pas mis fin à tout suspense. En effet, le rapport sur l’emploi du 2 octobre dernier a exclu, à mon avis, toute normalisation de la politique monétaire début octobre. Pour utiliser une analogie avec le base-ball, l’économie avait trois occasions de toucher la balle et de déclencher une hausse des taux. Or, elle a manqué ses trois essais à la batte. Les conditions financières ne montrent pas encore de signes clairs de stabilisation après le resserrement des derniers mois. Les effets de base ne vont probablement pas doper l’inflation prochainement. Enfin, les créations d’emplois non seulement n’atteignent pas le niveau suffisant, mais elles ralentissent même, repoussant ainsi la réalisation de la 3e condition – une croissance soutenue du marché de l’emploi – et amenuisant les espoirs de perspectives inflationnistes.

En conséquence, il n’est pas certain que le début de la normalisation de la politique américaine ait lieu en décembre de cette année. Le comité de politique monétaire américain préfère probablement attendre les deux prochaines statistiques mensuelles de l’emploi dans le secteur des services et voir si celles-ci confirment la perte de momentum dans le cadre d’une progression déjà lente et pénible vers son objectif de taux d’inflation.

Steven Friedman

Senior Investment Strategist

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