La sécurité alimentaire de la ferme à l’assiette

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Déjà sujet phare de la COP20 à Lima, la sécurité alimentaire occupe une place importante dans les négociations de la 21e Conférence des parties (COP21), qui s’est ouverte à Paris fin novembre. En effet, quand il s’agit de garantir la production d’une quantité suffisante de nourriture de bonne qualité, diversifiée et à prix raisonnable pour tous les habitants de la planète, nous peinons à mettre en place une solution durable à long terme.

Cette problématique devrait s’amplifier ces prochaines décennies, et pas seulement à cause de la raréfaction des terres arables et des ressources en eau provoquée par le changement climatique. De fait, la planète comptera aussi de nombreuses autres bouches à nourrir. D’ici à 2050 – soit dans moins de deux générations – la population mondiale aura augmenté de 2,4 milliards d’habitants, soit 30 % de plus qu’aujourd’hui.

La population urbaine mondiale devrait également augmenter de 84 % pour atteindre 6,3 milliards d’habitants d’ici à 2050 – l’équivalent de la population mondiale en 2004. La quasi-totalité de cette croissance démographique se produira dans les zones urbaines des régions les moins développées, dont le nombre d’habitants devrait plus que doubler. À l’inverse, la population rurale de ces régions, celle qui produit de la nourriture, devrait diminuer.

Cette urbanisation n’est donc pas sans conséquences. Croissance démographique et évolution des régimes alimentaires modifient considérablement la demande de produits agricoles. Et a fortiori les moyens nécessaires pour la satisfaire. C’est ainsi l’ensemble des gagnants (et des perdants) du système qui s’en trouve modifié, tant chez les agriculteurs qu’au niveau des entreprises ou des économies locales et nationales. L’urbanisation peut par conséquent soulever de nouveaux défis pour la sécurité alimentaire rurale et urbaine.

Compte tenu des incertitudes sur l’ampleur de l’augmentation de la population urbaine et sur sa localisation, prévoir les changements qui s’annoncent pour chaque nation est difficile. Les pays prospères qui connaissent une urbanisation rapide devraient par exemple observer une hausse de la demande en viande, en produits laitiers, en huiles végétales et en aliments « de luxe », qui impliquent une production plus énergivore et, bien souvent, davantage d’importations.

L’urbanisation entraîne en outre une mutation des régimes alimentaires. Les longues heures de travail et, pour de nombreux habitants, une activité physique moindre, incitent à privilégier les aliments transformés et prépréparés. Ce qui là aussi n’est pas sans conséquences : si la tendance actuelle se maintient, d’ici à 2030 – dans moins d’une génération – plus de 3,2 milliards d’habitants de la planète seront en surpoids ou obèses. Ce qui peut paraître ironique lorsqu’on parle d’assurer la sécurité alimentaire.

Par ailleurs, l’urbanisation croissante est susceptible de renforcer le rôle des supermarchés et des entreprises transnationales dans la vente de produits alimentaires. Ce qui implique des changements tout au long de la chaîne, notamment le recours à des producteurs plus importants et souvent éloignés. De même, les systèmes de distribution et de marketing alimentaires devraient être modifiés. L’emploi évoluerait lui aussi, moins de gens travaillant dans l’agriculture et un plus grand nombre dans le transport, la vente en gros, le détail, la transformation alimentaire et la vente.

Parmi les pays qui tentent d’améliorer l’accès de leur population à une alimentation adaptée, l’Inde est indéniablement le plus peuplé. Le gouvernement a voté le National Food Security Act (2013), « pour pourvoir à la sécurité alimentaire et nutritionnelle […] en assurant l’accès à une quantité adaptée d’alimentation de qualité à un prix raisonnable pour que chacun puisse vivre dans la dignité [..] ». Cette législation – qualifiée de plus grand programme de protection sociale jamais mis en place dans le monde – vise à garantir que 800 millions de personnes bénéficient d’une ration alimentaire quotidienne minimum.

L’élite indienne n’a pas tardé à formuler de nombreuses critiques. Que la journaliste Shoma Chaudhury réfute en bloc : « Le Food Security Bill n’est pas une dépense, il s’agit au contraire d’un investissement, qui est essentiel pour l’avenir et la croissance de l’Inde ». Selon elle, les responsables de la planification économique du pays et les entreprises volent depuis longtemps le « dividende démographique » de l’Inde – ces millions de jeunes qui constituent un atout majeur pour une économie dynamique. Parce que rien n’est fait pour investir dans ce « dividende », près de la moitié des enfants indiens souffrent de malnutrition, à des niveaux encore supérieurs à ceux constatés en Afrique subsaharienne. Pour Shoma Chaudhury : « nous élevons des centaines de millions d’Indiens qui débordent d’ambition, mais nous ne leur donnons pas les outils pour les satisfaire. Comment pourraient-ils devenir des membres productifs de l’économie du pays s’ils n’ont pas accès aux fondements de la dignité humaine ? » D’où l’importance d’investir dans la sécurité alimentaire – et c’est d’ailleurs ce qui motive les stratégies d’investissement de BNP Paribas Investment Partners en faveur du développement humain et de la « smart food ».

Pour faire simple, toutes les données suggèrent qu’il y aura à l’avenir beaucoup plus de consommateurs de nourriture et bien moins de producteurs. En outre, mettre en place des systèmes d’alimentation durable (Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, « un système alimentaire durable est un système alimentaire qui garantit à chacun la sécurité alimentaire et la nutrition sans compromettre les bases économiques, sociales et environnementales nécessaires à la sécurité alimentaire et à la nutrition des générations futures ») dans un contexte de changement climatique, d’urbanisation et d’accroissement de la population représente un défi immense et complexe. En Inde, par exemple, se contenter d’imposer un droit opposable à l’alimentation ne suffit pas. Dans les coins les plus délaissés du pays, Shoma Chaudhury a rencontré des familles indigentes et décharnées, complètement désarmées devant les cartes de rationnement roses ou blanches qu’on leur confiait. La première, une carte destinée aux personnes « sous le seuil de pauvreté » leur donne droit à du riz, de la farine et un peu de sucre. La seconde, réservée aux personnes « au-dessus du seuil de pauvreté » ne leur donne droit qu’à du pétrole. Et de nombreuses familles n’ont rien reçu. « Ce qui a le plus perturbé ces gens », souligne la journaliste, « c’est le fait que leur voisin – vivant dans des conditions rigoureusement identiques – ait pu être sélectionné pour la carte rose quand d’autres n’avaient eu droit qu’à la blanche, tandis que des dizaines de familles restaient sans la moindre carte ».

Cet exemple confirme une chose : sans une coopération complète et permanente entre les pouvoirs publics et les secteurs agricole, alimentaire, de la distribution et de la gestion des déchets, ainsi que les entreprises scientifiques et technologiques et les organisations humanitaires, aucun système d’alimentation durable n’est possible. Et la COP21 a justement pour enjeu essentiel d’identifier les moyens de concrétiser une telle collaboration.

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Alexandre Jeanblanc

Investment Specialist, SRI

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