Les États-Unis d’Inde

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En 1960, l’émergence de la génération des baby-boomers a marqué le début de 50 ans de croissance économique aux États-Unis. Les raisons sont principalement d’ordre démographique et économique mais aussi culturel et politique. Aujourd’hui, alors que les baby-boomers prennent leur retraite, la croissance des pays développés ralentit et les rendements sans risque sont proches de zéro.

Les générations successives (X, Y, Millennials) n’ont pas réussi à infléchir ce ralentissement et les investisseurs fondent beaucoup d’espoir sur les pays émergents. Cependant, cet espoir est-il vain ? En effet, le Brésil traverse une crise politique, la croissance chinoise ralentit et la Russie est affaiblie par la baisse des prix des matières premières. En parallèle, l’Inde qui s’engage dans des réformes prometteuses, apparait comme un « Eldorado » et pourrait être l’objet de tous les espoirs.

C’est pourquoi on peut se demander si comparer les États-Unis des années 1960 à l’Inde des années 2010 a du sens ? Peut-on considérer les jeunes Indiens comme les nouveaux baby-boomers ?

Afin d’apporter un début de réponse à ces questions, nous allons concentrer notre analyse sur trois points précis : la population active, la dette puis l’urbanisation.

Tout d’abord, l’Inde avec ses 29 États, est le deuxième pays le plus peuplé au monde avec 1 235 millions d’habitants en 2015

Sa pyramide des âges est foncièrement différente des pays développés avec une proportion plus élevée de jeunes. Il s’agit de son principal atout, déjà bien connu des investisseurs. Les naissances ont augmenté de 1920 à 1995 (graphique 1) avec une accélération dans les années 50 sous l’impulsion de la révolution « verte ». À cette époque, la mise en place d’une agriculture à haut rendement par le gouvernement Nehru a permis au pays d’atteindre l’autosuffisance alimentaire. Il existe donc un large groupe d’individus jeunes dont la consommation va augmenter au fur et à mesure qu’ils traverseront les différentes étapes de la vie. Les pics de consommation et des dépenses sont attendus au plus tôt en 2040, soit dans 26 ans (cf. méthode utilisée dans l’article précédent « Attention au fossé des générations »). Comparativement, en 1960, les États-Unis étaient à 47 ans du pic des dépenses des baby-boomers survenu en 2007.

Graphique 1 : l’évolution du taux de natalité en Inde de 1910 à 2015 en millions connaît une tendance haussière significative


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Source : World bank à octobre 2016

Ensuite, selon notre premier élément de réponse, la population active, qui se définit comme l’ensemble des personnes entre 15 et 64 ans disponibles sur le marché du travail, est un indicateur majeur. En effet, elle constitue à la fois le moteur de la « création de valeur » d’un pays, mais représente aussi les consommateurs et les contribuables à venir. En 2015, elle représente 860 millions d’individus et continuera à augmenter jusqu’en 2040 alors que la Chine, par exemple, vient d’atteindre un sommet (graphique 2). De même de 1960 à 2010, la population active des États-Unis n’a cessé d’augmenter au regard de sa population totale.

Graphique 2 : les tendances de hausse démographique des pesonnes entre 15 et 64 ans en pourcentage de la population totale

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Source : United Nations, World Population Prospects, the 2015 revision

La baisse de la natalité et l’allongement de l’espérance de vie sont des tendances communes aux pays développés comme émergents, mais les écarts ont tendance à se resserrer. Entre 1960 et 2014, l’espérance de vie est passée de 69 à 79 ans aux États-Unis, et de 54 à 68 ans en Inde d’après la Banque Mondiale. Les moins de 25 ans représentent 620 millions d’habitants en Inde alors que les plus de 65 ans ne sont que 73 millions. Le rapport est donc de 8 jeunes pour 1 personne âgée en Inde alors qu’il est de 2,2 aux États-Unis en 2015 et qu’il était de 4,9 en 1960. Les conséquences de cette situation sur l’économie et plus précisément sur l’orientation des dépenses publiques sont majeures.

Nous pouvons alors passer à notre deuxième élément de réponse et nous demander : quelle est l’incidence d’une population vieillissante sur les dépenses publiques ?

Les pays développés engagent des dépenses croissantes liées au vieillissement de leur population pour assurer une partie des retraites et les frais de santé. Ces dépenses sont financées en partie par la hausse de la fiscalité, mais aussi par l’émission de dettes nouvelles. Le poids de la dette publique aux est passé de 54 % à 105 % du PIB entre 1960 et 2015 d’après le FMI, alors qu’il est actuellement de 65 % en Inde. L’Inde dispose donc d’une marge de manœuvre pour financer son développement par l’endettement dans les années à venir. Si le PIB de l’Inde a progressé en moyenne de 7 % sur les trois dernières années, la contribution au PIB mondial reste très faible à 5 % par comparaison à 20 % aux États-Unis. L’économie indienne apparait donc relativement saine. En effet, les indiens sont en mesure d’épargner et l’Inde est en forte croissance avec un endettement public relativement faible.

Graphique 3 :

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Mais qu’en est-il de l’urbanisation, notre troisième élément de réponse ?

Les recherches éditées par Christian Dustmann dans « Migration : economic change, social challenge » montrent que l’augmentation du nombre de ceux qui habitent en ville par rapport à l’ensemble de la population et la vitesse de ce phénomène ont un impact majeur sur la croissance du PIB. Lorsque, par exemple, un agriculteur quitte la campagne pour devenir chauffeur de taxi en ville, sans nouvelle qualification, ses revenus doublent et sa consommation de biens et de nourriture augmente.

Ce phénomène d’urbanisation a évolué de façon linéaire dans le temps (graphique ci-dessous) aux États-Unis et en Europe mais il s’accélère. En 50 ans, les États-Unis sont passés d’un taux d’urbanisation de 50 % à 70 % en 1970 alors que l’Europe a mis 30 ans et que la Chine mettra vraisemblablement 20 ans si la croissance se maintient à 6 %*. Par contre, la progression du PIB est exponentielle avec le taux d’urbanisation (graphique ci-dessous). Quand les États-Unis ont atteint 70 % de taux d’urbanisation en 1970, le PIB/habitant exprimé à parité de pouvoir d’achat est passé de 5,552 USD à 15,030 USD. Cette fois, le taux d’urbanisation de l’Inde n’est pas comparable à celui des États-Unis de 1960 de 65 % car il est seulement de 31 % pour un PIB/habitant de 3,371 USD**! Le potentiel de croissance du PIB/habitant apparait donc considérable et accessible plus rapidement que par le passé.

Graphique 4 :

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Cependant, la situation n’est pas aussi idéale qu’elle n’y parait

En effet, même si l’Inde est une démocratie, il y a des fortes inégalités sociales et elle souffre d’un manque d’infrastructures et d’amortisseurs sociaux. De plus, les indiens se plaignent souvent de la « bureaucratie » qui freine considérablement le développement de leur pays. Néanmoins, le gouvernement du premier ministre Narendra Modi apparait déterminé à lever ces freins dans un environnement favorable de prix bas des matières premières.

En conclusion, sur la base de ces trois éléments de réponse et d’un point de vu occidental, l’Inde d’aujourd’hui présente le même potentiel que les États-Unis dans les années 1960. Ces similitudes se retrouvent même jusque dans le développement de l’industrie cinématographique. En effet, le cinéma américain qualifié dans les années 1960 de « Kiss Kiss Bang Bang » se caractérisait par l’importance de l’action. Son centre situé à Hollywood est devenu au fil du temps une industrie puissante et structurée ainsi qu’un vecteur de diffusion de la culture américaine à l’étranger.

À ce titre, le cinéma de « Bollywood », produit principalement à Mumbai, s’exporte aujourd’hui à l’étranger notamment en Asie du sud-est ainsi qu’au Moyen-Orient. Il se caractérise par plusieurs séquences chantées et dansées sur fonds de comédies musicales. Tout comme les américains rêvent au travers de leurs grandes productions Hollywoodiennes, les nouveaux baby-boomers se projettent et rêvent à travers le cinéma de « Bollywood ».

En économie, comme au cinéma, les « États-Unis d’Inde » semblent être promis à un grand avenir.


La valeur des investissements et les revenus qu’ils génèrent peuvent enregistrer des hausses comme des baisses et il se peut que les investisseurs ne récupèrent pas leur investissement initial.

Investir dans les marchés émergents ou dans des segments de marché spécialisés ou restreints peut présenter une volatilité supérieure à la moyenne en raison de la forte concentration de leurs positions, d’un degré d’incertitude plus élevé reflétant le manque d’informations disponibles, de leur liquidité plus faible ou de leur sensibilité plus élevée à l’évolution des conditions de marché, celles-ci étant influencées par la situation sociale, politique et économique.

Certains marchés émergents offrent moins de sécurité que la plupart des marchés développés internationaux. Par conséquent, les services de transaction, de liquidation et de conservation du portefeuille utilisés pour le compte des fonds peuvent comporter un risque plus élevé.

Fabien Benchetrit

Senior Portfolio Manager, THEAM Model-driven Cross Asset

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