Les investissements bas carbone

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L’effet de serre

Avant de devenir gérant de portefeuille, j’ai passé plusieurs années à lire des livres et faire des recherches en physique-chimie. Lors de mon premier cycle à la faculté des sciences à Lisbonne (FCUL), j’ai abordé Ia physique de l’effet de serre. La théorie a été proposée par Joseph Fourier en 1824 et développée par Claude Pouillet en 1827 et en 1838. La vérification expérimentale a été fournie par John Tyndall en 1859. Le phénomène des gaz à effet de serre (GES) est donc connu depuis longtemps : ces gaz, notamment le dioxyde de carbone (CO2), agissent comme un manteau au-dessus de l’atmosphère, régulant sa température en réduisant le rayonnement thermique de la Terre vers l’espace. En conséquence, rejeter du CO2 dans l’atmosphère revient à ajouter de nouvelles couches à ce manteau qui nous tient de plus en plus chaud.

Alexander Graham Bell était peut-être le premier à remarquer, en 1917, que la combustion de carburants fossiles accentue l’effet de serre. Il a suggéré que le bilan énergétique de cette combustion se traduisait par la formation d’une sorte de serre. Il a même proposé d’utiliser l’énergie solaire en remplacement.

La mécanique physique est naturellement bien plus complexe que ce que je viens de décrire. Ce qui importe, c’est le déséquilibre global entre la quantité d’énergie apportée par le soleil et celle dégagée par la Terre. Pour calculer l’ampleur de ce déséquilibre, il faut tenir compte de tous les réservoirs de chaleur de la Terre, à savoir les océans, la surface glacée réfléchissante et des facteurs complexes tels que les cycles solaires ou les changements d’excentricité orbitale, d’obliquité et de la précession issue des mouvements de la Terre. L’incertitude qui entoure tous ces facteurs a alimenté un certain scepticisme. Mais globalement, la communauté scientifique s’inquiète de plus en plus au fil du temps de l’impact des combustibles fossiles. Contester la hausse des concentrations de CO2 dans l’atmosphère devient de plus en plus compliqué.

L’impact des émissions de carbone

Revenons en 1981. J. Hansen, D. Johnson, A. Lacis, S. Lebedeff, P. Lee, D. Rind et G. Russel rédigent une étude intitulée « Climate Impact of Increasing Atmospheric Carbon Dioxide » publiée dans Science magazine. L’étude prévoit « des effets potentiels sur le climat au 21e siècle, comprenant la création de zones plus exposées à la sécheresse en Amérique du Nord et en Asie centrale (…), la fonte partielle de la calotte glaciaire dans l’ouest de l’Antarctique qui élèverait sensiblement le niveau des mers à l’échelle mondiale et l’ouverture du légendaire passage du nord-Ouest ». Toutes ces prédictions sont devenues des réalités observables aujourd’hui. À l’époque, la concentration de CO2 dans l’atmosphère s’élevait déjà à 350ppm et les modèles laissaient présager un réchauffement moyen de 2° à 3,5°C et le doublement de la concentration de CO2 de 300ppm à 600ppm. Aujourd’hui, nous avons atteint les 400 ppm. 2016 sera certainement l’année la plus chaude jamais enregistrée et probablement avec la plus grande marge à ce jour.

Les scientifiques consacrent de plus en plus de temps à la problématique des émissions de CO2 et à leurs conséquences. Une liste de documents de recherche récents est disponible sur le site web de l’Institute of Physics, dont je suis encore membre. Les dirigeants politiques commencent également à prendre conscience de l’enjeu, comme l’a montré la 21e conférence des parties (COP21) à la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques qui s’est tenue à Paris, même si l’on peut se poser la question de savoir si les belles promesses seront suivies d’actes.

Le prix des émissions de carbone

Du point de vue des investissements, l’enjeu est de trouver le juste prix des émissions de CO2. Une étude récente réalisée par Bob Litterman, plus connu pour ses travaux avec Fischer Black sur l’optimisation de portefeuille, se penche sur cette problématique. Il met en avant la difficulté de répondre à cette question pour les raisons suivantes : (i) la période inhabituellement longue avant que les dommages écologiques ne se produisent et (ii) la relative incertitude sur l’éventualité d’un scénario catastrophe de faible probabilité.

Il conclut que, compte tenu de l’incertitude d’une catastrophe inimaginable et ingérable, une approche prudente, qui pèse le coût de conséquences désastreuses et les avantages potentiels à couvrir la future croissance économique, se justifie. Les émissions de CO2 ne devraient pas être évaluées à un prix inférieur, mais peut-être même bien supérieur à une estimation raisonnable de la valeur actuelle des dommages futurs attendus, permettant au prix d’évoluer en fonction des nouvelles données dès qu’elles sont connues. Cependant, comme l’auteur le souligne, ce n’est clairement pas le cas aujourd’hui. En effet, au lieu de taxer les émissions, les subventions de 523 milliards de dollars, pour la seule année 2011, ont fait grimper les émissions de CO2 pour un volume total de 33 376 gigatonnes.

Décarboniser les portefeuilles

La lutte contre le réchauffement climatique c’est aussi une question d’argent. Les acteurs financiers commencent à prendre des mesures plus volontaires pour préserver le climat. Les « actifs délaissés » et la « décarbonisation » ont récemment fait leur entrée dans le jargon financier. Des initiatives se développent comme la Portfolio Decarbonization Coalition (PDC) qui réunit diverses parties prenantes qui s’engagent à réduire les émissions de gaz à effet de serre en mobilisant les investisseurs institutionnels pour qu’ils réduisent l’empreinte carbone de leurs portefeuilles d’investissement.

La décarbonisation de portefeuille peut s’opérer par la réduction ou le retrait de capitaux de sociétés qui sont de grandes émettrices de carbone et le réinvestissement de ces fonds dans des entreprises du même secteur économes en carbone. L’engagement ciblé des investisseurs peut également contribuer à la décarbonisation. En effet, lorsque les investisseurs institutionnels, surtout les plus importants, commencent à investir, voire réallouer, des capitaux sur la base du critère des émissions de gaz à effet de serre des entreprises, cela incite fortement ces entreprises à réorienter leurs investissements vers des activités, technologies et actifs bas carbone.

Les stratégies décarbonisées de BNP Paribas Investment Partners

Chez BNP Paribas Investment Partners, nous avons déjà commencé à alléger l’empreinte carbone de nos portefeuilles depuis de nombreuses années. Nos analystes chargés de collecter des données sur les émissions de GES travaillent à Paris dans notre équipe dédiée aux investissements durables et socialement responsables (ISR). Ce modus operandi ne concerne pas uniquement les fonds ISR gérés par cette équipe ; il s’applique également à certains de nos fonds indiciels gérés par THEAM.

Plus récemment, nous avons élargi l’approche de décarbonisation à nos stratégies d’actions multifacteurs gérées par THEAM. Il s’agit de stratégies de sélection d’actions qui utilisent la valeur, la qualité, le momentum et le risque faible comme facteurs pour surperformer l’indice de référence et obtenir des ratios de Sharpe plus élevés. Bien qu’à un stade encore embryonnaire et sans financement, la version décarbonisée de nos stratégies d’actions multifacteurs est conçue pour générer la même performance que la version non décarbonisée. En termes d’émissions, nous pouvons réduire l’empreinte carbone dans la version décarbonisée de moitié par rapport à l’indice de référence respectif pour une capitalisation de marché équivalente et ce, sans sacrifier la performance. Notre processus d’investissement qui repose sur l’optimisation et qui est décrit en profondeur dans notre document d’étude « An integrated risk-budgeting approach for multi-strategy equity portfolios » a été publié dans le Journal of Asset Management en mars 2014. Il s’inscrit dans un cadre qui permet de contrôler efficacement les expositions aux facteurs et d’exploiter la prime de ces facteurs, même en appliquant un ensemble de contraintes au portefeuille, en l’occurrence, une limite des émissions de carbone.

La performance virtuelle (puisque la stratégie n’est pas encore financée) de la stratégie d’actions mondiales multifacteurs bas carbone THEAM DEFI Decarb50/Global Low Carbon peut être suivie sur le site web d’amLeague.

Raul Leote de Carvalho

Deputy Head of Financial Engineering at BNP Paribas Investment Partners

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