Réchauffement climatique : la Banque d’Angleterre se mouille

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D’habitude, on attend des gouverneurs de banque centrale qu’ils communiquent sur les fondamentaux économiques, la croissance de la masse monétaire ou les ajustements de taux à prévoir. Si le Gouverneur de la Banque d’Angleterre éprouve le besoin de s’exprimer sur le changement climatique, ce n’est évidemment pas pour déplorer la disparition annoncée des ours blancs ou pour s’alarmer des projections de la hausse du degré d’alcool des grands vins de Bordeaux. C’est pour alerter la communauté financière sur les risques que le réchauffement de la planète fait peser sur les assureurs, les détenteurs d’actifs et, au-delà, sur tous les acteurs économiques. Ces risques englobent les événements météorologiques extrêmes, l’approvisionnement en eau et en nourriture ; l’instabilité géopolitique, les flux migratoires ou encore la pérennité des actifs.

Malgré les réticences de la part de quelques climatosceptiques convaincus, il semble, en effet, maintenant acquis que le réchauffement climatique générera des risques d’un genre nouveau et qu’il aura des retombées généralisées sur les activités économiques des différentes régions du globe. Ces risques sont difficiles à évaluer, car ils représentent une énorme inconnue à laquelle l’Humanité est confrontée et, en corollaire, impliquent l’imprévisibilité statistique de situer leurs effets dans le temps et l’espace.

Ce que l’on sait de façon quasi-certaine :

1) les effets du réchauffement climatique se feront sentir sur le très long terme, dans bien des cas de façon insidieuse, inopinée, voire même violente ; 2) que les générations futures auront à en supporter les coûts ; 3) qu’il serait illusoire de vouloir chiffrer ces coûts à l’heure actuelle. Les marques du réchauffement climatique sont encore légères et superficielles, mais, les risques qu’il suppose s’inscrivent bien au-delà de la durée du cycle des politiques monétaires (de l’ordre de 3 ans), de celle du cycle habituel des affaires (environ 10 ans) ou encore de celle des cycles de renouvellement politique ; et c’est là le hic, ce terrible dilemme existentiel : d’un côté, l’urgence à agir pour sauver ses intérêts à long terme d’un danger implacable qui n’est pas encore matérialisé, et encore considéré par beaucoup comme encore hypothétique, de l’autre, rechigner à agir dans la crainte de perdre le confort de ses habitudes égoïstes, acquises pour certains, aspirées par d’autres. C’est ce que Mark Carney, Gouverneur de la Banque d’Angleterre, appelle “la tragédie de l’horizon”.

Or, une fois que les conséquences les plus sérieuses du réchauffement climatique seront bien visibles, sa force d’inertie sera telle qu’il sera trop tard pour intervenir. Plus tôt les actions pour en limiter l’impact seront entreprises, moins graves seront ses démonstrations et plus légers seront les coûts à assumer2. Certains vont même jusqu’à affirmer que l’inaction est criminelle.

En particulier, Mark Carney souligne l’instabilité financière qui ne manquerait pas de se produire en cas d’accélération du phénomène. Il identifie 3 types de risques :

Les premiers sont les risques physiques. Par exemple, les inondations ou les ouragans de plus en plus fréquents dans bien des régions du globe portent directement atteinte aux biens des personnes ou des entreprises ; ils peuvent également détruire des voies de communication indispensables aux échanges de marchandises. De surcroît, dans un monde au climat perturbé, les experts pensent que les pandémies, aujourd’hui plus ou moins jugulées, devraient recommencer à se répandre. Les assureurs de tous ces risques seront particulièrement affectés par ces bouleversements, dont nous ne percevons pour l’instant que les prémisses.

Les seconds sont les risques de responsabilité. Dans le futur, certains acteurs pourront vouloir chercher compensation pour les pertes encourues dues au changement climatique auprès de ceux qu’ils tiennent comme responsables de sa réalité. Ces responsables seront vraisemblablement difficiles à identifier précisément, mais il y en a qui seront montrés du doigt plus que d’autres, notamment les entreprises ou les individus qui auraient contribué par leurs activités ou leurs responsabilités au changement climatique, celles qui n’auraient pas eu une politique volontariste de compensation de leur empreinte carbone, celles qui n’auraient pas considéré à leur juste mesure les risques afférents ou encore celles qui ne se seraient pas soumises aux réglementations en vigueur.

Les troisièmes sont les risques financiers d’ajustement au monde inconnu de l’économie “bas carbone”. Les changements de politiques publiques, les ruptures technologiques dans le domaine, les événements climatiques extrêmes dans certaines parties du globe (ouragans, sécheresses, inondations) amèneront inévitablement à revoir les évaluations qui sont faites de certains actifs. Des coûts inattendus ou des opportunités insoupçonnées se feront jour naturellement. Par exemple, dans le scenario très souhaitable d’une hausse des températures inférieure à 2°C (par rapport à l’ère préindustrielle), une part substantielle des réserves de pétrole et de gaz deviendront inutilisables ; en conséquence de quoi, les sociétés pétrolières sont, pour l’heure, vraisemblablement surévaluées. Ces risques financiers d’ajustement seront évidemment réduits si la transition énergétique commence dès maintenant et suit une route clairement définie sur le moyen et le long terme. Transparence et constance dans les politiques publiques seront deux facteurs essentiels pour permettre aux marchés financiers d’anticiper les évolutions futures et d’allouer efficacement les capitaux nécessaires. Toute rupture brutale dans l’évaluation des actifs peut être source d’instabilité financière persistante et de détérioration des conditions de financement.

Cette exigence de transparence s’applique également aux entreprises elles-mêmes. Il en va de la connaissance par les législateurs de la réalité tangible des choses (entre autres, émissions de CO2 par secteur et par technologie, impacts sur la profitabilité) et, au-delà, de la qualité des textes de loi qui viendront encadrer les actions publiques. Il en va aussi du bon fonctionnement d’un marché “carbone”, capable d’allouer efficacement les capitaux dont l’économie a besoin pour assumer au mieux la transition énergétique. Selon l’adage “ On ne gère bien que ce que l’on mesure ”, une structure normative de mesure de l’empreinte “carbone” sera probablement requise à des fins d’analyse et de comparaison.

Les compagnies d’assurance seront les premières affectées par l’émergence de ces nouveaux risques ; dans un premier temps, il va leur falloir estimer à l’aveugle les primes d’assurance afférentes et, dans un deuxième temps, vraisemblablement revoir fortement à la hausse certaines d’entre elles. Il peut même être envisagé que la couverture de certains risques fasse l’objet d’une mutualisation orchestrée par les États, voire même d’une nationalisation pure et simple.

Au même titre que les compagnies d’assurance, toutes les entreprises devront rapidement : 1) appréhender la nature de leurs activités à l’aune de leur empreinte “carbone” ; 2) déterminer en quoi le réchauffement climatique va transformer les perspectives de ces activités ; 3) mettre en œuvre les actions qui s’imposent pour prendre des parts de marché dans des secteurs en forte croissance pour certaines (énergie, gestion des déchets) ou pour s’adapter au mieux à un univers en profond bouleversement pour d’autres. Ce sont justement les entreprises qui savent évaluer correctement les changements à venir que BNP Paribas Investment Partners sélectionne pour investir dans ses fonds environnementaux.

Image: La Banque de l’Angleterre, Londres
Source de l’image: ChameleonsEye / Shutterstock.com
Alexandre Jeanblanc

Investment Specialist, SRI

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