Le grand écart des PMI

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Les temps sont durs pour les secteurs de la manufacture et des mines aux États-Unis : demande mondiale en berne, faiblesse des prix des matières premières énergétiques et dollar cher. Comme nous l’avons écrit récemment, les bénéfices par action des sociétés américaines s’annoncent en recul pour les deux prochains trimestres, plombés en majeure partie par les secteurs de l’énergie et des matières premières. Une mauvaise nouvelle n’arrivant jamais seule, le secteur minier a perdu des emplois pour le dixième mois consécutif, tandis que la croissance de l’emploi stagne dans la manufacture.

Comme l’illustre Graphique 1 (voir ci-dessous), les pans de l’économie exposés à l’international ont subi une forte décélération de la croissance de la masse salariale cette année. Compte tenu des nombreuses prévisions d’un dollar plus fort à moyen terme, des perspectives de croissance ternes de l’économie mondiale, du marasme dans les industries pétrolières et gazières en raison de la trajectoire prévisionnelle des prix de l’énergie, les secteurs de la manufacture et des mines ne quitteront pas la zone de turbulence avant plusieurs mois.

Graphique 1 : Création d’emplois mensuelle, moyenne sur 3 mois

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Source : Bureau américain des statistiques, classification sectorielle de l’auteur, au 4 décembre 2015

L’atonie de la manufacture transparaît dans les chiffres, mais aussi dans les enquêtes comme l’indice des directeurs d’achat (PMI) publié par l’Institute for Supply Management (ISM). Au cours de l’année écoulée, le cours de l’or noir a baissé, le dollar pondéré des échanges commerciaux s’est apprécié et le PMI de la manufacture a fléchi pour s’établir actuellement à 50,1%, se maintenant péniblement au-dessus de la ligne de démarcation entre croissance et repli.

Contrastant avec la morosité de la manufacture, le secteur des services affiche une bonne résistance. La croissance des emplois dans les secteurs tournés vers le marché intérieur – principalement les services – est restée solide. Conjuguée au gaz bon marché, cette croissance a stimulé les dépenses de consommation qui n’ont pas pour autant atteint des niveaux exceptionnels. La bonne tenue du secteur des services se reflète clairement dans l’indice ISM des directeurs d’achat des secteurs autres que la manufacture. À 59,1%, le PMI non manufacturier reste fermement ancré en territoire positif. Il est intéressant de noter que, depuis que l’ISM publie ses indices PMI du secteur non manufacturier, c.-à-d. depuis 1997, de tels écarts entre les deux indices PMI sont rares et généralement éphémères (voir Graphique 2 ci-dessous). Ce constat pourrait confirmer la difficulté pour les deux grands pans de l’économie de se désynchroniser longtemps l’un de l’autre. En effet, lorsque l’un éternue, l’autre finit par s’enrhumer, les deux secteurs étant probablement influencés par plusieurs facteurs communs.

Graphique 2 : Le schisme ISM : écarts entre les indices PMI

FFTW2

Source : Institute for Supply Management, au 4 décembre 2015

À ce propos, la dernière divergence entre les deux indices ISM en 2000 mérite qu’on s’y intéresse, car elle présente certaines similitudes avec la situation actuelle : un secteur des services en pleine expansion et une manufacture en baisse de régime. Au second semestre de l’année 2000, l’indice PMI non manufacturier continuait de signaler une expansion du secteur des services avec des valeurs affichant 56% en moyenne. En revanche, le PMI manufacturier avait déjà commencé son déclin plus tôt dans l’année avec l’éclatement de la bulle intérnet, qui avait provoqué une forte contraction des investissements d’entreprises et un effondrement du marché du travail. En fin de compte, les dépenses de consommation avaient chuté, le chômage augmenté et l’éclatement de la bulle des actions entamé la richesse des ménages. À la fin de l’année, le secteur manufacturier était en net repli, suivi de près par le secteurs des services et en mars 2001, l’économie américaine sombrait officiellement dans une profonde récession.

L’économie américaine va-t-elle donc suivre la même « descente aux enfers » qu’en 2000 ? La morosité de la manufacture va-t-elle se répandre au secteur des services et gripper la croissance de la masse salariale et la consommation ? Une contamination semble inévitable mais devrait rester limitée. À en croire certaines statistiques, les États qui enregistrent des pertes d’emplois dans l’industrie pétrolière et gazière finissent par subir un ralentissement de la croissance de l’emploi dans d’autres secteurs.2 Dans ces pays, la confiance et les dépenses des consommateurs pourraient donc fléchir. Jusqu’à présent cependant, rien n’indique un recul de la création d’emplois dans le secteur des services dans les pays possédant une industrie manufacturière importante. Or, la situation pourrait changer, surtout si la Fed commence à relever ses taux. Ce tour de vis monétaire accentuerait la divergence de politique avec d’autres grandes banques centrales, ce qui pousserait fortement le dollar à la hausse. Ceci dit, au vu de la taille relativement petite du tissu manufacturier dans l’économie américaine – à moins d’une contraction profonde et longue de l’activité manufacturière – la hausse du PIB devrait rester en moyenne légèrement supérieure à la croissance tendancielle au cours des prochains trimestres. Parallèlement, la création d’emplois mensuelle devrait retomber dans une fourchette entre 150 000 et 200 000 unités l’année prochaine, un rythme suffisant pour que le chômage ressorte en dessous de l’estimation à long terme du Comité de politique monétaire (FOMC) fixée à 4,9 %, peut-être d’ici le milieu de l’année prochaine. En fin de compte, le sort de l’économie américaine tient davantage dans la bonne santé du secteur des services que de la manufacture.

Steven Friedman

Senior Investment Strategist

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